vendredi 8 juin 2018

Je n'ai pas pensé à ça

lorsque j'étais au barbecue de mon pote John à Saint Gratien, dans le nord de Paris, le week-end dernier. Normal, je retrouvais ma troupe de minets avec qui je festoyais régulièrement à Londres ou à l'Aquaboulevard. Ils étaient pas tous là, mais y'avait des nouvelles têtes. 

Je n'ai pas pensé à ça, mais pourtant ça restait dans ma tête. La manière dont ma grand-mère a dit au revoir à sa belle-sœur lorsqu'on a quitté sa maison de retraite dans la Loire. Vingt ans qu'elles ne s'étaient pas vues. On est resté deux heures, et puis on est repartis. 
Deux heures au milieu de la mort, je ne vois pas comment le décrire autrement. Les vieux hagards devant les écrans de télé diffusant un Jean-Luc Reichmann abrutissant, les bouches ouvertes, les fauteuils roulants qui encombrent les couloirs, les chambres minuscules et surencombrées, les solitudes individuelles et collectives, l'attente de la mort imminente, l'abandon des proches.
 
La déchéance physique, et pas que.

C'est surtout à leurs sanglots que je n'ai pas repensé, au moment des "au revoir" . On s'est bien embrassés mais ma grand-mère et sa belle sœur, vu leur âge et leur état de santé, savaient très bien qu'il s'agissait d'un adieu.
Ma grand-mère est valide et vit encore chez elle, mais elle veut mourir. Elle nous l'a dit. 

Simplement parce que de la vie qu'elle a vécu, il ne reste plus rien.

À l'anniversaire de mon pote John, à Saint Gratien, je n'ai pas pensé à tout ça. 
Même lorsque vers 4h00 du matin on est tous allés se coucher là où on pouvait, et que je me suis retrouvé coincé sur un matelas entre Benjamin et un certain J.

Je n'ai pas pensé à la perte de tout, à l'éloignement du goût de la vie, au désenchantement, lorsque j'ai baisé l'un, puis l'autre. Mais cette idée planait là, quelque part au dessus du quartier. Le fait que l'un fasse semblant de dormir pendant que je baisais l'autre, et inversement, accentuait cette impression de respect du temps volé, ce sentiment de gagner un peu plus de temps que prévu sur la chute qui me guette.

C'est un moment bref, d'une période provisoire, d'une vie qui elle même n'est pas très longue.

À défaut de pouvoir reculer l'échéance tragique, continuer de jouir sans y penser. 




3 commentaires:

  1. J’avais déjà trouvé très émouvant ton précédent billet sur cet adieu. Là encore tu me touches beaucoup. Je pense souvent à ça. Sans pression parce que ça ne sert à rien. Mais justement parce qu’il faut jouir de la vie. Et tu me fait penser qu’il faut vraiment que j’appelle ma belle mamie toute fanée que je ne vois que deux fois par an, et qui elle aussi attend que la mort passe et se demande comment c’est possible d’approcher du siècle et d’être encore là, confinée chez elle entre la télé et ses bons petits plats.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. En fait c'est pas la même rencontre c'est une autre tante mais peu importe ^^

      Supprimer
  2. Voilà encore un billet qui me parle intensément Quentin !

    "Un bref moment d'une période provisoire, d'une vie qui elle-même n'est pas très longue."

    J'ai aussi parfois - même au cœur du plaisir - des moments de prémonition, des pensées qui semblent s'imposer sans avoir été invitées, comme une pré-science de ce qui adviendra.

    RépondreSupprimer