dimanche 12 janvier 2014

Le réveillon du nouvel an se devait d'être

à l'image du reste du voyage, c'est pourquoi nous partions pour le Berghain, une des plus grandes boîtes du monde dans la banlieue sud-est de Berlin, mais une des plus secrètes aussi. LBerghain est parait-il le mythe du clubber, que je ne suis pasOn ne peut pas pas y prendre de photo sans s'en faire expulser et effacer les clichés (beaucoup de photos qu'on trouve sur le net ne sont en fait pas le Berghain).

Le bâtiment est une ancienne centrale électrique est-allemande années 50 de style constructiviste : béton, béton, une trentaine de mètres de hauteur sous plafond. La soirée devait durer de mardi soir jusque vendredi matin.


Sur le net on trouve une littérature foisonnante sur le lieu. Des plans, des anecdotes, des avis. Tout le monde est d'accord sur un point : dans le Berghain le temps s'arrête. 
Malgré nos préventes l'entrée n'est pas garantie. La boîte est plus que select sur ses visiteurs, et Ben m'a raconté s'être fait refouler lorsqu'il y est allé. Ici ou là on trouve aussi des conseils pour pouvoir y entrer, les règles ne sont pas claires, et personne n'a jamais réussi à trouver les bons et les mauvais critères d'admission. Certains blogs s'y risquent quand même :
"Don’t look too glamorous; look queer; don’t act like a tourist; don’t look too young; don’t show up as a group of straight men or women; dress eccentrically; go alone; if you don’t speak German, don’t speak your native tongue in line and learn how to say “Hello” and “One, please,” in German; and so on. At least one of these unspoken rules is widely known and broadcast among Berlin clubbers: no large groups."

Electro industrielle hyper répétitive, des dizaines et des dizaines de backrooms, la drogue partout, presque à découvert, le sexe à chaque coin de couloir, les filles avec leurs mecs dans les backrooms, les mecs avec les mecs juste à côté. Minuit a sonné il y a bientôt une heure et demie, il y a au bas mot trois mille personnes dans la boîte.

Dans un article de 2009, des journalistes des Inrocks étaient entrés dans la le Berghain et en avaient fait une description assez juste :
"Le bâtiment est immense et rectangulaire, en béton brut, dans une vaste zone commerciale. L’accès est boueux. Des larges fenêtres rouges et vertes s’élance un beat electro martial qui couvre toute la zone. Une large chenille lumineuse se forme entre la route et l’accès à la boîte. A l’entrée, un type surnommé “Metalface”. Pendant longtemps, Metalface n’a pas été autorisé a entrer dans le centre-ville de Berlin”, nous raconte un jeune Berlinois au look de garçon coiffeur. A l’intérieur du Berghain, de très jeunes gens dansent très vite grâce aux substances. Partout on se roule des pelles avec des langues confites à l’alcool. Certains titubent sous les plafonds hauts ; il faut éviter les plaques de vomi. Dans le Berghain, les photos sont interdites, on comprend vite pourquoi."

En effet. La nuit avançant, l'immense discothèque s'enfonce dans l'illégalité au fur et à mesure qu'elle ouvre de nouvelles portes. Elle communique avec Le Lab-oratory, immense sex club à tendance SM avec ses slings, ses cages d'acier et ses chaînes derrière lesquelles on se came et où on deal, puis s'agrandit encore au fil de la nuit vers une espèce de grand patio glacé où traîne la réplique d'un wagon de train.

L'atmosphère brute si particulière du lieu est en fait très travaillée. Il n'y a aucun miroir ni surface réfléchissante dans tout l'établissement. Au "Lab" les couloirs se font plus étroits, et vers le passage qui mène au premier étage du Berghain, se trouve derrière des paravents d'acier une grille au sol, sous laquelle est disposée une petite pièce de carrelage blanc avec un sling tendu en son centre. Durant la soirée les fétichistes des plans uro s'adonneront là à leurs ébats alors que des mecs de passage leur pisseront dessus à travers la grille. 
Repassé en fin de soirée le sling en question soutiendra une marre de pisse et de mégots de cigarettes et de pétards.
Et à une trentaine de mètres de là, les toilettes. Dans l'alignement des urinoirs, un mec pourtant mignon restera accroupi durant toute la soirée en attendant qu'on lui fasse dans la bouche. Cyprien me dira qu'il a vu le mec en question au même endroit chaque fois qu'il est venu. C'est à dire régulièrement tout au long de l'année...

Les mecs eux sont défoncés, yeux grands ouverts et pupilles dilatées. Torses nus ou en sous-vêtements, rien chez eux n'est festif, mais pourtant règne une ambiance assez décontractée qui tranche avec les soirées compassées et hautaines parisiennes. Tatouages, piercings, treillis et tenues alternatives improbables, pas de doute, nous sommes à Berlin. Le trash commande.
Seul Cyprien a fait preuve de gaîté vestimentaire se baladant nu seulement vêtu d'un boxer noir à lanières et d'un nœud papillon. Les mecs errent. Et je ne peux regarder leurs visages sans voir les marques physiques des traitements contre le sida : peau sèche, sans élasticité, yeux enfoncés dans leurs orbites.

Les heures passent. Très vite. Les gens ont raison, la notion du temps est ici toute relative, même si on a pris aucune drogue. Certes les mecs et leurs pratiques me dégouttent mais je reste malgré tout impressionné par l'atmosphère : pas sexuelle du tout, je ne m'imagine pas consommer un mec là, entre du speed et un sling. Les profondeurs au delà desquelles l'Homme peut descendre volontairement me fascine toujours autant.
Je suis avec Jean-Christophe et nous conversons sur notre état de consternation devant le faible choix de mecs qui s'offre à nous. Je n'en peux plus, je sens le coup de pompe arriver. Je lance :

"- Bon je vais prendre le truc autrement, je vais danser"

Et direction la grande salle. Coup de foudre. Je tombe au milieu du dancefloor bondé sur le mec physiquement idéal, très allemand. Mince à la mâchoire saillante, les yeux clairs et le menton triangulaire. Je suis à l'étranger, c'est le nouvel an, on est en 2014, il est seul, j'ai la confiance, je fonce. 

Deux minutes après notre premier échange de regards nous sommes l'un contre l'autre. On calcule pas trop, on s'embrasse, se caresse, on enlève nos T.shirt, au milieu de la piste de danse où les gens nous regardent surement. On sait pas, on ne calcule pas ce qui nous entoure, nos mains respectives passe sous le pantalon de l'autre. C'est comme si on commençait à faire l'amour sur la musique assourdissante, dans les fumigènes et les aveuglements de stroboscopes. Mais au bout d'une quinzaine de minutes ça retombe. Je ne sais pas trop ce qui se passe, me pose des questions : trop forte la musique, je suis pas assez chaud, le mec est trop beau, on est trop entourés ?...

En fait le type commence à regarder autour de lui :
"- Je cherche mon petit copain, il est pas loin"

Je comprends comment, très élégamment et sans vraiment que je m'en rende compte, il a fait tomber la tension sexuelle entre nous. Ça n'ira pas plus loin, mais le fait d'avoir été désiré par mon type d'homme parfait me comble. 
"- T'as quel âge ?
- Trente huit ans
- La vache !
C'est la drogue qui conserve ?
Je le recroise plus tard avec son copain qui m'embrassera sur la bouche, fis un signe avant de les voir disparaître dans le grand escalier, et restera en bord de piste à savourer cet intense moment de sensualité qui survint dans cette usine à vice teutonne.

La soirée durant presque soixante douze heures, nous repasserons avec Xavier le jeudi soir au fameux Berghain avant de rejoindre le Club Bassy (vous avez peut-être entendu parler de cette boîte berlinoise où une certaine Chantal, drag queen locale, donne un show hebdomadaire avant qu'elle finisse comme chaque jeudi soir raide torchée écroulée sous une table).

Je suis alors plus familier avec les lieux. Le Berghain m'impressionne un peu moins, et j'ai décidé de jouer avec lui. Le magasin des horreurs qu'est le lab-oratory au rez-de-chaussée est désormais fermé, donc c'est du côté gauche de la salle principale que ça se passe pour les gays. Et comme pour vivre l'expérience à fond, je jetais mon dévolu sur un mec à mon goût mais un peu camé qui entrait dans les cavernes. 

C'est là en bord de piste que j'ai décidé de me lâcher. Drague rapide et agressive. Agir à la berlinoise, avant de quitter cet endroit pour toujours. Il voulu me pénétrer, mais sans préservatif évidemment. Concentration, excitation de me savoir à quelques centimètres de la piste de danse, de voir des filles nous regarder, de le savoir, lui, excité à l'idée de me pénétrer dans quelques secondes, j'étais sur le fil. 

La musique étourdissante, je vivais le Bergain à fond. L'orgasme survint là, au dernier moment, dans la gueule du loup, mais à l'abri du danger.

Je partais une deuxième fois du bâtiment avec le sentiment d'avoir enfin pris au mystérieux Berghain ce qu'il y avait à y prendre. Mais pas plus.





10 commentaires:

  1. tu as vu que ca de Berlin? ou tu as pu aller voir autre chose? Moi j y habite :)

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    1. Non pas mal visité aussi (le Reichtag par exemple), même si je connaissais déjà )

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  2. J'étais assez mal a l'aise en lisant cet article...
    Je trouve la description du lieu et de ses ambiances assez dérangeantes... Ça ne (me) donne pas envie d'y aller en tout cas ;-)

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  3. Chanceux ! Tu as pu y rentrer au Berghain.... On n'a pas pu rentrer, pourri par un groupe de français devant nous... Pourtant fait gaffe, pas parler, et je me suis exprimer dans la langue de Goethe (je dois avoir un accent pourri...).
    On aurait dû rentrer par le lab-oratory plus tôt, ils sont moins regardant et après on passe directement au Berghain le soir... mais bon il faut aimer !
    Sinon pour les touristes, Berlin est une ville agréable (mais très grande on passe du temps dans le métro) et il y a des choses à voir !

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  4. PS : On ne dit plus Wriezener Bahnhof mais Ostbahnof... Déjà que c'est pas simple à trouver....

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    1. Am Wriezener Bahnhof c'est l'adresse du Berghain. C'est une ancienne gare de marchandise qui était située à l'emplacement où se trouve maintenant le magasin Metro.Ostbahnhof est une autre gare, très proche. Olivier

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  5. Tableau très juste. J'étais aux soirées à poil du Lab-oratory fin décembre, le spectacle des prises de risque m'ont gâché la visite. Un point qui me gêne dans ton récit: la description des séropositifs sous traitement. S'ils sont dans cet état c'est qu'ils ont été contaminés il y a 25 ans pas parce ce qu'ils sont au Lab aujourdh'hui...De plus il semblerait qu'une fois sous traitement le danger de transmission soit moindre, mais il y a bien sûr aussi les autres MST. Ce qui amène une question: où sont-ils à Paris ces gars au physique si marqué par la maladie ? On en voit beaucoup moins qu'à Berlin. Mon hypothèse est qu'appauvris ils ne peuvent pas habiter Paris, ce qui n'est pas le cas de Berlin, ville bon marché qui a été longtemps un refuge pour les Allemands bénéficiaires d'allocations sociales. Olivier

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    1. J'ai vu des mecs de 25 ans avec ces visages. Et en recoupant avec Cyprien qui les connaissait, ils étaient bien contaminés et sous traitement. (Au passage, Cyprien était allé chez eux et m'a raconté qu'ils avaient un sling accroché au milieu du salon ^^).
      C'est vrai qu'on en crois moins en France, mais nous n'avons pas le tel goût du trash (et peut-être de la prise de risque) que nos amis Allemands...
      Il faut dire aussi que chez nous dans les années 90 la politique de prévention était très efficace.

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    2. En France la publicité et la vente de préservatifs n'a été autorisée qu'en 1987 (!!) alors qu'en Allemagne à cette époque il y avait depuis au moins 25 ans des distributeurs de préservatifs dans tous les wc publics. Je crois plutôt qu'en France on tait et on cache ce qui dérange alors qu'en Allemagne il y a une plus grande visibilité de la maladie et du du handicap. Il suffit de comparer le nombre de gens circulant en chaise roulante et en déambulateur en France et en Allemagne.

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  6. La baise sans capote ç'est pas rare chez les seropo: en effet aprés 6 mois de traitement ils sont très peu contaminant. Le traitement sert de prévention pour eux.

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