mardi 26 juin 2012

Je l'avais caché pour pas que mon copain le voie (2)


Ça y est, j'ai retrouvé les feuillets manquants de mon texte secret, dont je vous ai retranscrit une partie récemment. Il étaient dans le tiroir du dessous, j'ai pas eu à chercher longtemps.
 


(...). Ladislav aime les filles mais se définit comme "un papillon", sans doute rassuré sur mes préférences il lâche enfin : "- Et, tu voudras m'embrasser ?"Ce qui suivra n'est pas très intéressant, mais tout de même assez pour que je ne le passe pas sous silence... Seules quatre secondes de jeunesse éternelle que nous nous sommes offertes resteront.
Que me trouvait-il ? Moi, fermé, qui me désespérait derrière mon comptoir ? Pourquoi cet ange fixait-il mes yeux de cette façon ? (...) J'ai appris là, nu sur lui dans l'herbe que rien ne se terminait jamais, que le meilleur aussi pouvait surgir n'importe quand, même quand tout allait bien.
Là où autrefois chassait Louis XIV, je tenais ce sujet dans le creux de ma main, lui que n'importe qui pouvait surprendre abandonné en bordure du chemin, un joggeur de passage ou une Marie-Thérèse en balade.
Nous inaugurions là notre domaine, notre Grand Siècle c'était aujourd'hui. Il avait paradoxalement commencé à la Bastille et se terminera la nuit tombée après mon travail, lorsque chacun rentrerait chez lui. 
Du sommet de la colline de Satory, on aperçoit au loin entre les arbres les toits du château, la chapelle et le hameau de la reine. Et en sortant de la forêt, on arrive directement sur la pièce d'eau des Suisses qui nous conduit à l'orangerie de château. Des Loges au bassin de Neptune, rien n'a bougé depuis quatre cents ans. Ladislav fut si émerveillé par la perspective sur le grand canal qu'il ne pût s'empêcher de le photographier à plusieurs reprises. Je voulais qu'il voie les jardins du Petit Trianon, le domaine de Marie-Antoinette; mais ce grand sportif fatiguait visiblement et voulait une pause dans l'herbe.
Grand naïf que je suis, ne n'avais osé espérer le caractère particulier de l'arrêt qu'il me proposait. Cette fois ce fut lui qui m'entraîna par delà le barbelé d'une plaine toute proche du bassin de Neptune, que la cour nommait Saint Antoine. Les graines des hautes herbes collées à ses lèvres, l'ombre du chêne et rien d'autre.
Jouir dans les jardins de Versailles et un plaisir d'aristocrate.
Nous allions vérifier le lendemain que cette semaine là était un roman, et ses circonstances celles d'un film en costume.
Retour au bar, donc, où ce soir là on donnait un concert de rock australien avec violon et pianiste. Ladislav et son coca light sont là, la profondeur du comptoir nous sépare et nous rapproche à la fois. Collègues ou clients, personne ne sait; mais c'est comme si nous étions encore nus l'un contre l'autre, sans que nous importe la présence hypothétique d'autres promeneurs. Quand Ladislav a eu le malheur de me faire remarquer que lui aussi savait jouer du piano, j'ai réalisé que je ne m'en délivrerai pas comme ça.
"- On lit dans tes yeux beaucoup de choses" m'avait fait remarquer Nick le réceptionniste avant le concert.
"- Que du désir" avais-je répondu. Nicolas avait raison, les quatre nuits avant notre séparation seraient passées autour du piano; ses doigts de magicien sur les touches et moi à sa droite, sentant monter les larmes,
déjà nostalgique des instants que j'étais en train de vivre,
chaque fois que sa main s'approchait de mon coeur pour monter dans les aigus. Il n'ira pas non plus à ses cours de français le lendemain. Il voulait se balader avec moi, surtout s'il pleuvait, comme on l'a annoncé au bulletin météo. Il me dit :
"- Je n'ai jamais embrassé sous la pluie. Je veux t'embrasser sous la pluie."
Cette promesse insensée répondait à un fantasme tout littéraire, moi qui venait de terminer le livre Il pleut, embrasse-moi, que j'avais choisi rien que pour son titre.
Seulement la réalisation des prévisions des météorologues est aussi peu fiable que celle de nos fantasmes, demain il y aura des nuages, mais pas de pluie. Lui et moi qui n'aimons rien de plus que la fraîcheur, n'aurons toujours pas besoin de l'autre pour nous réchauffer. Nous irons probablement aux jardins de Bagatelle ou s'allonger enlacés aux Buttes-Chaumont, selon la fatigue et l'humeur. Nous venons de le décider là, avant de nous dire "à demain" et après ma dose de piano du soir, et Nocturne de Chopin. Alors que tout le monde a vidé les lieux depuis plusieurs heures, Tommy le vigile nous ouvre le rideau de fer. Comme un rideau de scène de théâtre, il nous ouvre le spectacle d'une rue de Vitruve inondée. Il pleut des hallebardes, extérieur nuit sur un orage d'été d'une violence indicible.Nous voilà inconscients, mes bras autour de son cou, à deux pas de la Porte de Bagnolet où on en a planté pour moins que ça, à embrasser ses lèvres dont l'eau qui les recouvre progressivement n'arrive pas à en ôter la douceur.
Déjà le dernier soir. Pas de larme devant le piano, la douleur du manque commence déjà à se faire ressentir, et bloque tout. Plus jamais je n'écouterai cette chanson de Coldplay sans penser à lui, qui s’enivrait silencieusement des violons de son intro qui le transportaient je-ne-sais-où.




Le texte se termine comme ça, je n'ai jamais eu le goût de le finir, une fois l'émotion passée, et oubliée. Oui car on l'oublie, quelle qu'ait été sa sincérité et son intensité.


J'aurais pu ajouter que le roman continua le dernier soir, lorsqu'il insista pour dormir chez moi. Mon appartement subissait de lourds travaux et tout était vraiment en chantier, le travail n'avait pas avancé depuis plusieurs semaines, et je ne voulais pas lui montrer ça. Il me rassurait, me disait qu'il s'en foutait, et je n'arrêtait pas de le prévenir que notre nuit aurait lieu sur un clic-clac entre les plaques de placo-plâtre et les pots de peinture. Il s'en foutait, il voulait une nuit chez moi, en couple.
C'était possible, mon copain avait prévu d’emménager chez moi une fois les travaux terminés. Lorsque j'ouvris la porte, gêné, je n'en cru pas mes yeux : Tout était propre, rangé, en ordre. Les travaux n'étaient pas finis mais c'est comme si on avait prévu notre arrivée. Encore un heureux hasard.


On avait décide de ne pas s'écrire. On savait que ça ne rimerait à rien. Et on a décidé sans pourtant se le dire, que dès que ça serait possible, on se reverrait. Quels que soient les amours qui nous entoureraient.


J'ai revu Ladislav un an plus tard. C'était moins magique, forcément. Il était toujours aussi beau pourtant, et me regardait avec le même regard.


En fait, je crois que je lui plais.









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